Corrigé de « Don Juan aux enfers » de Baudelaire
Introduction : Dans l’un de ses poèmes du recueil Les fleurs du mal, Baudelaire a repris le personnage de Don Juan. Ce poème, composé de cinq quatrains en alexandrins, se présente comme une continuation de la pièce de Molière, puisqu’on y retrouve Don Juan après sa mort, et permet dans le même temps à Baudelaire d’évoquer des thèmes qui lui sont chers.
Pour mieux saisir dans quelle mesure ce poème est une réécriture du mythe de Don Juan, nous nous intéresserons tout d’abord aux personnages présents dans la pièce de théâtre comme dans le poème. Après quoi nous examinerons ce que le Poète a modifié, à travers sa réécriture du mythe et quels sont, par la suite, les enjeux de cette réécriture, pour Baudelaire.
I / Les personnages mentionnés dans le poème (= invariants = dans les 2 textes)
Poème en 5 strophes. 1 ou 2 personnage(s) différent(s) dans chaque strophe : 1) Don Juan (+ Charon et Antisthène) ; 2) des femmes (« victimes offertes » à DJ) ; 3) Sganarelle et Don Luis ; 4) Elvire ; 5) le Commandeur (par la périphrase « un grand homme de pierre ») puis retour sur DJ.
1) Don Juan : manque de respect (v. 12) ; audace et mépris face au danger (v. 20), sang-froid héroïque (v. 19) ; célèbre, par delà la mort pour son infidélité, ses nombreuses conquêtes féminines et son extraordinaire pouvoir de séduction (strophe 2). Même mort, il attire encore ; alors qu’il est plutôt passif (quelques verbes d’actions : « descendit » (v 1) ; « eût donné » (v 2) ; « regardait » (l. 20) ), on s’agite davantage sur la rive.
2) Sganarelle : mentionné dans un seul vers : v. 9 è renvoie directement à la fin de la pièce de Molière et, surtout, au terme qui a scandalisé (Baudelaire adepte du scandale : l’Art doit éveiller les consciences, quitte à les brutaliser). Contraste avec la situation (plutôt tragique) et les autres personnages : Sganarelle « rie », semble encore s’amuser, tout en réclamant son salaire. D’autres personnages réclament autre chose, mais en se plaignant, en pleurs.
3) Elvire et les autres femmes : v. 15 = même verbe « réclamer » que Sganarelle è l’un réclame en riant ; l’autre réclame un sourire (suprême autant qu’ultime). Laisse supposer qu’elle n’est pas gaie : v. 13 : « frissonnant », « deuil », « chaste et maigre » (è pathétique). Laisse également entendre qu’elle a toujours quelque chose à réclamer à Don Juan : si, chez Molière, elle réclame un aveu (Acte I) puis un acte de repentance (Acte IV), Baudelaire l’interprète autrement : elle veut juste, encore et toujours, de l’attention ; toujours en deuil de l’amour de DJ (« sourire » (v. 15) ; « douceur », « serment » (v. 16) )
Les autres femmes en font de même, mais avec moins de pudeur (v. 5) , un désir à la fois ostensible et douloureux, vulgaire (« se tordaient » ; l. 6) ; réduites à leurs instincts bestiaux et grégaires (« grand troupeau » (v. 7) , « traînaient », « long mugissement » (v. 8)
4) Les deux figures paternelles et moralistes : Don Luis : « doigt tremblant » (v. 10) (è signe de vieillesse (cf « front blanc » (v .12) ? d’émotion forte ; ici, colère ?) ; « fils audacieux » (v. 12) (surtout, ici, méprisant son autorité ; audacieux = euphémisme ici è atténue l’immoralisme de DJ et légitime presque, au yeux de Baudelaire, la révolte face au père)
- « grand homme de pierre » (v. 17) = double du père (le beau-père ?...) ; son complément, de l’autre côté, sombre (Don Louis = « front blanc » = morale, pureté / Commandeur ó « flot noir » (v. 18) = représentant du royaume des Morts). Tandis que l’un avait perdu toute autorité sur son fils, l’autre, au contraire, la reprend et l’affirme : « Se tenait à la barre » (v. 18) ) è renvoie au début : « sombre mendiant » (v. 3) , « œil fier » (v. 3) , « bras vengeur et fort » (v. 4) ; tout en rectitude (« droit dans son armure » (v. 17) ; « coupait le flot noir » (v. 18)
II / Les modifications de la réécriture
1) Transposition d’ordre esthétique
- passage d’un genre à un autre : théâtre => poème
- + court (intensité « dramatique » ; + concentrée, + resserrée) ; recentré sur le trajet subit par le personnage principal et les liens qui l’unissent encore aux autres.
- permet de rendre plus visibles les résonnances :
a) entre strophe 2 et 4 (attitude des femmes (2) => attitude d’Elvire (4)
b) entre la strophe 1 à la strophe 5 : « onde souterraine » (v. 1) => « flot noir » (v.18) ; « Charon », « sombre mendiant » (v.3) => « un grand homme de pierre » (v. 17) ; « Don Juan » (v. 1) => « le calme héros » (v. 19) (permet de multiplier métaphores et périphrases) : la boucle est bouclée ; le poème se termine comme il a commencé è à la fois trajet linéaire (descente aux Enfers) et cyclique ; è symbole de l’enferment (dans lequel est tenu DJ)
c) dans les sons utilisés : nombreuses allitérations et assonances : vv. 1 et 2 : allitérations en [d] (suggère la descente progressive) ; str 4 : [f] ; [s] (l’insinuation lancinante du serpent) ; str 5 : [r] (roulement de la barque qui avance, flots coupés par le rythme saccadé des rames) ; etc
- peut jouer sur l’imaginaire (Royaume des Morts ; troubles relations vivants-morts), l’image impudique (vv. 5-6), sans s’encombrer de bienséance (donne à imaginer ; pas à voir) ni de problèmes techniques (pas d’effets spéciaux visuels à mettre en place) ;
2) Une continuation
- ne réécrit pas l’histoire de Dj ; la reprend là où Molière l’avait laissée, pour la reprendre à sa façon.
- évoque des éléments passés, pouvant être perçus comme autant d’allusions ou de très brefs résumés à des passages de la pièce de DJ (cf partie I : Les gages de Sganarelle ; la colère de Don Louis ; les supplications d’Elvire ; le bras vengeur et fort de la statue de pierre).
3) Le recours à la mythologie
- Les Enfers de la mythologie grecque (Charon, Antisthène ; str 2 : on pense aux sirènes d’Ulysse), plus propice à l’imaginaire poétique que l’enfer chrétien (surtout des flammes).
III / Enjeux de la réécriture
1) Esthétique :
- référence culturelle, devenue même universelle
- Baudelaire reprend un mythe et le ré-invente à sa façon : invente une nouvelle scène ; y mêle description et narration ; joue sur les phénomènes de reprises et d’innovations è exerce tout son talent littéraire (se place à la hauteur de Molière) et poétique (suggère, évoque ; sans avoir besoin de développer).
2) S’inscrit pleinement dans l’œuvre et les thématiques baudelairiennes :
- Baudelaire transforme le cadre (les Enfers) et permet de lier subtilement des éléments présents dans la pièce de Molière à des thèmes chers au poète : fascination et attitude de défi face à la mort ; descente en enfer (vs élévation) ; malédiction du héros (teintée d’admiration) et sublime indifférence de celui-ci, seul face au monde ; troubles liens entre l’amour et la mort, entre la mort et la vie ; images du Révolté digne jusque dans la défaite ; sensualité venimeuse ; etc
3) éthiques
- avec la mythologie antique, dépasse le cadre originel pour prendre une dimension plus universelle au châtiment, mais aussi à la révolte (on peut alors penser au Sysiphe de Camus).
- L’héritage du romantisme et l’ambiguïté propre à Baudelaire (entre Idéal et Spleen) sont présents : héros solitaire face à un monde qu’il rejette et qui le repousse ; sublime indifférent ; mais tout autant victime que coupable : indifférent aussi face à ses propres victimes, qu’il a fait souffrir. En perpétuelle quête de sens, jusque dans la mort, et à la recherche de l’au-delà, jusque dans l’Au-delà (v. 20) ; autrement dit, éternel insatisfait que seule la Beauté apaise, de façon temporaire.
è La réécriture suppose une lecture particulière du texte source : Baudelaire propose ci son interprétation personnelle de chaque personnage, leur tempérament, ce qui les caractérise
è Même réduit à l’état de fantôme (déjà presque absent), Don Juan polarise l’attention des vivants (et des morts), qui semblent déjà le regretter : son immoralité donnait sens à leur vie, éveillait leur colère, mais aussi leurs sens. Une fois Don Juan parti définitivement, ils seront plus morts que lui.
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