Dom Juan

Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 21:18

Corrigé de « Don Juan aux enfers » de Baudelaire

 

Introduction : Dans l’un de ses poèmes du recueil  Les fleurs du mal, Baudelaire a repris le personnage de Don Juan. Ce poème, composé de cinq quatrains en alexandrins, se présente comme une continuation de la pièce de Molière, puisqu’on y retrouve Don Juan après sa mort, et permet dans le même temps à Baudelaire d’évoquer des thèmes qui lui sont chers.

Pour mieux saisir dans quelle mesure ce poème est une réécriture du mythe de Don Juan, nous nous intéresserons tout d’abord aux personnages présents dans la pièce de théâtre comme dans le poème. Après quoi nous examinerons ce que le Poète a modifié, à travers sa réécriture du mythe et quels sont, par la suite, les enjeux de cette réécriture, pour Baudelaire.

 

I / Les personnages  mentionnés dans le poème (= invariants = dans les 2 textes)

 

Poème en 5 strophes. 1 ou 2 personnage(s) différent(s) dans chaque strophe : 1) Don Juan (+ Charon et Antisthène) ; 2) des femmes (« victimes offertes » à DJ) ; 3) Sganarelle et Don Luis ; 4) Elvire ; 5) le Commandeur (par la périphrase « un grand homme de pierre ») puis retour sur DJ.

 

1)                 Don Juan : manque de respect (v. 12) ; audace et mépris face au danger (v. 20), sang-froid héroïque (v. 19) ; célèbre, par delà la mort pour son infidélité, ses nombreuses conquêtes féminines et son extraordinaire pouvoir de séduction (strophe 2). Même mort, il attire encore ; alors qu’il est plutôt passif (quelques verbes d’actions : « descendit » (v 1) ; « eût donné » (v 2) ; « regardait » (l. 20) ), on s’agite davantage sur la rive.

 

2)        Sganarelle : mentionné dans un seul vers : v. 9 è renvoie directement à la fin de la pièce de Molière et, surtout, au terme qui a scandalisé (Baudelaire adepte du scandale : l’Art doit éveiller les consciences, quitte à les brutaliser). Contraste avec la situation (plutôt tragique) et les autres personnages : Sganarelle « rie », semble encore s’amuser, tout en réclamant son salaire. D’autres personnages réclament autre chose, mais en se plaignant, en pleurs.

 

3)        Elvire et les autres femmes : v. 15 = même verbe « réclamer » que Sganarelle è l’un réclame en riant ; l’autre réclame un sourire (suprême autant qu’ultime). Laisse supposer qu’elle n’est pas gaie : v. 13 : « frissonnant », « deuil », « chaste et maigre » (è pathétique). Laisse également entendre qu’elle a toujours quelque chose à réclamer à Don Juan : si, chez Molière, elle réclame un aveu (Acte I) puis un acte de repentance (Acte IV), Baudelaire l’interprète autrement : elle veut juste, encore et toujours, de l’attention ; toujours en deuil de l’amour de DJ (« sourire » (v. 15) ; « douceur », « serment » (v. 16) )

Les autres  femmes en font de même, mais avec moins de pudeur (v. 5) , un désir à la fois ostensible et douloureux, vulgaire (« se tordaient » ; l. 6) ; réduites à leurs instincts bestiaux et grégaires (« grand troupeau » (v. 7) , « traînaient », « long mugissement » (v. 8)

 

4)        Les deux figures paternelles et moralistes : Don Luis : « doigt tremblant » (v. 10) (è signe de vieillesse (cf « front blanc » (v .12) ? d’émotion forte ; ici, colère ?) ; « fils audacieux » (v. 12) (surtout, ici, méprisant son autorité ; audacieux = euphémisme ici è atténue l’immoralisme de DJ et légitime presque, au yeux de Baudelaire, la révolte face au père)

- « grand homme de pierre » (v. 17) = double du père (le beau-père ?...) ; son complément, de l’autre côté, sombre (Don Louis = « front blanc » = morale, pureté  /  Commandeur ó « flot noir » (v. 18) = représentant du royaume des Morts). Tandis que l’un avait perdu toute autorité sur son fils, l’autre, au contraire, la reprend et l’affirme : « Se tenait à la barre » (v. 18) ) è renvoie au début : « sombre mendiant » (v. 3) , « œil fier » (v. 3) , « bras vengeur et fort » (v. 4) ; tout en rectitude (« droit dans son armure » (v. 17) ; « coupait le flot noir » (v. 18)

 

 

 

II / Les modifications de la réécriture

 

1)      Transposition d’ordre esthétique

- passage d’un genre à un autre : théâtre => poème

- + court (intensité « dramatique » ; + concentrée, + resserrée) ; recentré sur le trajet subit par le personnage principal et les liens qui l’unissent encore aux autres.

- permet de rendre plus visibles les résonnances :

a) entre strophe 2 et 4 (attitude des femmes (2) => attitude d’Elvire (4)

b) entre la strophe 1 à la strophe 5 : « onde souterraine » (v. 1) => « flot noir » (v.18) ; « Charon », « sombre mendiant » (v.3) => « un grand homme de pierre » (v. 17) ; « Don Juan » (v. 1) => « le calme héros » (v. 19) (permet de multiplier métaphores et périphrases) : la boucle est bouclée ; le poème se termine comme il a commencé è à la fois trajet linéaire (descente aux Enfers) et cyclique ; è symbole de l’enferment (dans lequel est tenu DJ)

c) dans les sons utilisés : nombreuses allitérations et assonances : vv. 1 et 2 : allitérations en [d] (suggère la descente progressive) ; str 4 : [f] ; [s] (l’insinuation lancinante du serpent) ; str 5 : [r] (roulement de la barque qui avance, flots coupés par le rythme saccadé des rames) ; etc

- peut jouer sur l’imaginaire (Royaume des Morts ; troubles relations vivants-morts), l’image impudique (vv. 5-6), sans s’encombrer de bienséance (donne à imaginer ; pas à voir) ni de problèmes techniques (pas d’effets spéciaux visuels à mettre en place) ;

 

2)      Une continuation

- ne réécrit pas l’histoire de Dj ; la reprend là où Molière l’avait laissée, pour la reprendre à sa façon.

- évoque des éléments passés, pouvant être perçus comme autant d’allusions ou de très brefs résumés à des passages de la pièce de DJ (cf partie I : Les gages de Sganarelle ; la colère de Don Louis ; les supplications d’Elvire ; le bras vengeur et fort de la statue de pierre).

 

3)      Le recours à la mythologie

- Les Enfers de la mythologie grecque (Charon, Antisthène ; str 2 : on pense aux sirènes d’Ulysse), plus propice à l’imaginaire poétique que l’enfer chrétien (surtout des flammes).    

 

 

III / Enjeux de la réécriture

 

1)      Esthétique :

- référence culturelle, devenue même universelle

- Baudelaire reprend un mythe et le ré-invente à sa façon : invente une nouvelle scène ; y mêle description et narration ; joue sur les phénomènes de reprises et d’innovations è exerce tout son talent littéraire (se place à la hauteur de Molière) et poétique (suggère, évoque ; sans avoir besoin de développer).

 

2)      S’inscrit pleinement dans l’œuvre et les thématiques baudelairiennes :

- Baudelaire transforme le cadre (les Enfers) et permet de lier subtilement des éléments présents dans la pièce de Molière à des thèmes chers au poète : fascination et attitude de défi face à la mort ; descente en enfer (vs élévation) ; malédiction du héros (teintée d’admiration) et sublime indifférence de celui-ci, seul face au monde ; troubles liens entre l’amour et la mort, entre la mort et la vie ; images du Révolté digne jusque dans la défaite ; sensualité venimeuse ; etc

 

3)      éthiques

- avec la mythologie antique, dépasse le cadre originel pour prendre une dimension plus universelle au châtiment, mais aussi à la révolte (on peut alors penser au Sysiphe de Camus).

- L’héritage du romantisme et l’ambiguïté propre à Baudelaire (entre Idéal et Spleen) sont présents : héros solitaire face à un monde qu’il rejette et qui le repousse ; sublime indifférent ; mais tout autant victime que coupable : indifférent aussi face à ses propres victimes, qu’il a fait souffrir. En perpétuelle quête de sens, jusque dans la mort, et à la recherche de l’au-delà, jusque dans l’Au-delà (v. 20) ; autrement dit, éternel insatisfait que seule la Beauté apaise, de façon temporaire.

 

è La réécriture suppose une lecture particulière du texte source : Baudelaire propose ci son interprétation personnelle de chaque personnage, leur tempérament, ce qui les caractérise

 è Même réduit à l’état de fantôme (déjà presque absent), Don Juan polarise l’attention des vivants (et des morts), qui semblent déjà le regretter : son immoralité donnait sens à leur vie, éveillait leur colère, mais aussi leurs sens. Une fois Don Juan parti définitivement, ils seront plus morts que lui.

Par 1ère L - Publié dans : Dom Juan
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 21:17

TEXTE 3 :

Henry de Montherlant ,

La Mort qui fait le trottoir  (1958)

 

 

I / Un autre Don Juan (pour une autre pièce)

 

II / Don Juan et son fils (qui a remplacé le valet)

 

III / Le mélange de registres

 

 

I / Un autre Don Juan (pour une autre pièce)

 

1)      Un Don Juan en apparence très différent

- âge : 66 ans : a peur de la mort, mais aussi de la vieillesse (cf épigraphe : « L’atroce de n’exister plus dans peu de temps (…) ».

- Cherche a existé, avant tout : « J’ai besoin d’avoir été, et j’ai besoin d’être » (12-13) è conscient d’être un mythe (séducteur suprême, et accompli) et qui cherche à le rester jusqu’au bout (ne plus séduire, ce serait pour lui perdre toute signification, et donc le sens même de son existence).

- veut rejeter « toutes les impostures, les divines et les humaines » (ll 2-3) è y compris les siennes ?  è refuse l’hypocrisie.

- Montherlant a lui-même donné un portrait de son personnage : « Je le vois grand sec, avec de beaux yeux noirs de braise, vif, faisant des gestes, reflétant sur son visage usé toutes ces visions contradictoires qui passent rapidement en lui » + « un homme d’esprit se moquant toujours un peu de lui-même, comme font les gens d’esprit et un homme racé « un peu vaurien », à la méridionale. Avec de la grâce. » + « son obsession contribue à déterminer non seulement son essence mis aussi sa destinée » + proche des « héros légendaires obligés par le destin d’aller sans cesse de l’avant. »

 

2)      Les constances du mythe

- impatient, fougueux ; va perpétuellement de l’avant.

- en recherche constante de séduction

- rejette Dieu, toute forme de morale et la mort elle-même (qu’il défie jusqu’au bout).

- Mais ici sa séduction se conçoit à la fois comme un destin et une malédiction (addiction) : ll 10-12 = une nouvelle proie par jour, inlassablement, indéfiniment.

 

3)      Eros et Tanatos

 

è pulsions de vie et de mort, inhérente et essentielle à l’homme, comme l’a montré Freud è le mythe de DJ contient en lui ses deux pulsions, de façon exemplaire.

- cf titre : mort + idée de prostitution (éros)

            = DJ, avec le masque de la mort, parcourt les rues de Séville en recherche d’un nouvel amour

            = la Mort, qui se donne à tous (au prix de leur vie) ; prend tout sans y regarder de près, sans faire le tri dans ses « amants »

- dans ses notes, Montherlant fait référence au tableau Hasta la Muerte de Goya : une très vieille femme (dont le visage a presque déjà le masque de la mort) qui se maquille (comme pour séduire encore ; tromper la mort ; se donner encore l’illusion d’un peu de charme, d’un peu de vie)

 

 

II / Don Juan et son fils (qui a remplacé le valet)

 

1)      Le fils à la place du valet

 

- Alcacer remplace Sganarelle : accompagne son père partout ; à la fois témoin et juge horrifiés (cf didascalies et « !!! »)

- lien de sang : complicité + forte ; confident intime

- toujours un rapport dominé / dominant : vous / tu ; différence d’âge, et surtout expérience de l’un supérieure à l’autre ;

- mais rapport d’égal à égal : Alcacer ne craint pas de dire ce qu’il pense de la conduite de DJ

- suit DJ (presque malgré lui) et subit sa fougue

 

2)      Un rapport père-fils inversé

- par sa fougue, sa vivacité, son absence de morale et sa posture de rebelle (ll 1-2 : « détruire » ) et même les expressions un peu macho («chasser la femme » l.3), DJ se fait passer pour plus jeune que son fils.

- Si le père montre le chemin au fils, ce chemin n’est pas le bon.

- C’est au fils de faire la morale à son père et de lui reprocher sa mauvaise conduite. 

è Alcacer fait remarquer à son père qu’il agit comme un fou et se comporte comme un chien (qui tire la langue quand passe une jolie fille)

 

3)      Le raisonnable contre l’insouciance

 

- soif d’absolu du père (mais apparaît comme un obsédé sexuel) vs conformisme (bourgeois ?) du fils

- Alcacer prudent, multiplie les avertissements ; couard (titube ; tremble) ; attaché aux biens matériels (acte III scène 4, s’interroge sur la meilleure façon de placer de l’argent alors que son père risque de perdre la vie)

- pâle figure du père, mais aussi protecteur, et surtout son miroir : c’est lui qui voit le masque de la mort et révèle à son père cette ultime identité.

 

III / Le mélange de registres

 

1)      Le fantastique disparaît …

 

- pas de statue du Commandeur qui bouge, juste du carton-pâte (une farce ; blague de potaches)

- si « spectres », ceux-ci se situent uniquement sur le plan moral : vieux fantômes qui hantent la conscience de DJ (peur de la mort ; de n’être plus ; d’être rattrapé par son destin ou de ne pouvoir le mener à terme ; peur de devenir impotent, insignifiant ; de se dissiper dans l’ennui ou l’oubli)

2)      … pour mieux surgir où l’on ne l’attend pas

 

- à travers le masque (objet fréquemment employé au théâtre) que DJ ne peut pas retirer et qui s’est transformé (ce n’est plus le masque « de tous les jours » (l. 25) ) en masque funèbre, mortuaire.

- « Il n’y a pas de fantastique ; c’est la réalité qui est fantastique » è crédo matérialiste et amour exalté de la vie (si sens moderne du terme » : DJ veut éblouir sa réalité, exalter son existence ; refus de la médiocrité.

-Acte I scène 2, DJ justifiait l’emploi du masque pour séduire plus facilement les « mijaurées » et ajoutait « comme cela, la mort ne me reconnaîtra pas. » Là encore, la fin de cette pièce prouve le contraire : la mort va le rattraper ; personne n’y échappe ; pas même le mythe (seul la légende survit au personnage)

 

 

3)      Le tragique, malgré tout ?

 

- on peut trouver du comique dans cette scène : contraste entre les réactions des 2 personnages. DJ à la limite de la caricature : chien fou en chasse, la bave au lèvre ; sa désinvolture, l’expression du plaisir à la limite de la familiarité (« accrocher une femme nouvelle », « chasser une femme ») peuvent être jubilatoires pour le spectateur, d’autant plus que le fils est effaré par de tels propos et une attitude aussi excessive.

- Mais DJ n’en reste pas moins lucide : « Laisse-moi mon abîme » (15) èdans sa fuite en avant précipité et excessivement impatience, DJ sait qu’il court à sa perte et pressent sa chute proche. Mais s’élance tout de même vers Séville pour son dernier défi, son ultime combat, pourtant perdu d’avance. Folie, ou fascinant courage ?...

 

- le dernier mot à Montherlant : DJ est un méridional, un Castillan « un Sévillan blagueur et brûlé, pas sérieux et tragique, en qui se succèdent, apparaissant et disparaissant avec la même rapidité, les visions obsessionnelles du plaisir de ce qui l’entoure et de la mort. »

è Si le mythe est si puissant, c’est sans doute parce que chacun peut se reconnaître (du moins en partie) en lui, et ceci quelque soit l’époque.

Par 1ère L - Publié dans : Dom Juan
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 21:16

TEXTE 2 : Don Giovanni  (1787)

Lorenzo Da Ponte (1749-1838) / Mozart (1756-1791) ,

 

è Qu’est-ce que Da Ponte a repris des scènes finales de Tirso de Molina et de Molière?

è Quels éléments significatifs permettent de mettre en évidence les différences entre l’Opéra et les représentations théâtrales ?

 

I / La mise en scène du châtiment : points communs et différences

II / Un rapport de force aux accents épiques

III / Une scène plus lyrique et tragique

 

 

BIO : Emmanuele Conegliano dit Lorenzo Da Ponte (Vittorio Veneto (Italie), 1749 – New York, 1838), librettiste italien. Juif d’origine, en 1763, se convertit au catholicisme avec toute sa famille. Devenu prêtre, mène ensuite une vie de libertinage à Venise, où il devient l’ami de Casanova. Il devient même espion à la solde de Venise, avant de se réfugier à Vienne, où il écrit des livrets d’opéra pour Salieri et Mozart. Il collaborera avec ce dernier pour Les Noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi Fan Tutte. Tombé en disgrâce, parcourt l’Europe avant de s’exiler, en 1805, en Amérique. Devenu professeur de langue et de littérature italiennes, il meurt à New-York, après avoir écrit ses Mémoires.

Après le triomphe des Noces de Figaro en 1787, Mozart compose un nouvel opéra avec Da Ponte. Le thème de Don Juan est alors à la mode, surtout dans les régions germaniques, ou le Romantisme prend naissance. Mozart perd son père alors qu’il était en train de composer cet opéra, qui sera créé à Prague le 29 octobre 1787, puis à Vienne l’année suivante, avec quelques modifications : après la mort de Don Giovanni, la suppression du final et l’irruption de toutes ses victimes

 

- Théâtre à machine et Opéra sont nés vers la même époque. Louis XIV en raffolait, et tout le public des courtisans avec lui. Si l’Opéra vient d’Italie, c’est Lully, musicien du Roi, qui l’a surtout fait venir en France. Le même Lully qui a souvent collaboré avec Molière dans des comédies-ballets (comme Le Bourgeois Gentilhomme) jouées lors de grandes fêtes à Versailles.

Il n’est donc pas étonnant que Molière, qui s’est inspirée de la comédie baroque espagnole de Tirso de Molina pour écrire son Don Juan, soit devenu à son tour objet d’inspiration pour Da Ponte, qui a écrit le livret de Don Giovani pour Mozart. Plus exactement, comme nous allons le voir, Da Ponte s’est inspiré de ces deux auteurs.

Et c’est à travers ces célèbres réécritures que Don Juan n’est plus un simple personnage célèbre mais qu’il se transforme véritablement en mythe.

 

I / La mise en scène du châtiment : points communs et différences

 

1)      Ce que Da Ponte a repris de Tirso de Molina et /ou de Molière : 

- DG a tué le Commandeur (mais en combat singulier) ; a invité, par bravade, sa statue à dîner. Celle-ci a accepté, est bien venue chez Dj, et l’invite à son tour.

- fais preuve de courage : Leporello, son valet, souhaiterait qu’il refuse l’invitation, mais il déclare, au contraire : « De lâcheté  /  je ne serai jamais taxé ! » (juste avant l’extrait), puis

« Mon cœur ne bronche pas en moi / Je n’ai pas peur je viendrai. » (ll. 5-6)

et avance donc vers son destin fatal.

- Feux et flammes présents dans les 3 textes : « Des flammes partout » (l. 22) + « D’où sortent ces tourbillons / De feu ?... » (ll 26-27) (è enjambement)

- souffrance de DJ présente dans les 3 textes , mais chez Da Ponte DG exprime une souffrance morale (ll. 24-25) avant d’éprouver une souffrance physique (ll. 26-27 puis ll. 30-33)

 

2)      Ressemblances avec Tirso de  Molina (mais pas Molière) :

- présence d’un chœur qu’on entend sans vraiment le voir ( cf didascalie l 28 « sous la terre » ) : reprend moins ce qu’on entendait dans le chant dans Le Burlador de Séville que les propos du Commandeur :

BS : « DON GONZALO – C’est peu de choses auprès des flammes qui t’attendent, don Juan. (l. 20) »  èDG : « LE CHŒUR – Tout ceci est peu pour tes crimes / Viens, il y a un supplice pire. » (ll. 28-29 et ll. 38-39) : propos répété 2 x, comme un refrain ; dans BS, le Commandeur redit également une 2nde fois « chacun paiera selon ses actes » (l. 22, puis l. 35)

- avant de subir le feu, DJ éprouve le froid : « Que cette main est glacée ! » (l. 10) (ç BS : l. 8)  

3)      Ressemblances avec Molière (mais pas Tirso de  Molina) :

- ne mange pas ; va pour se rendre au lieu du dîner, mais meurt avant (dès que le Commandeur lui prend la main)

- ne se repent pas et va même ici jusqu’à l’affirmer plusieurs fois, à l’aide d’un simple « Non »

- chez Tirso de Molina, cherche à se repentir (en vain)

 

II / Un rapport de force aux accents épiques

 

1)      Un effet de symétrie

 

- Dans cette scène 18 de l’Acte II ; les 2 invitations se succèdent : DG a invité le Commandeur à dîner, celui-ci accepte, et c’est peu de temps après qu’il invite à son tour DG à dîner ; notamment après lui avoir dit :

« Il ne se repaît pas de nourritures mortelles,  / Celui qui se repaît de nourritures

D’autres soucis plus graves que ceux-là, / D’autres desseins m’ont conduit ici-bas ! »

è rappelle le « On n’a pas besoin  de lumière, quand on est conduit par le Ciel » (IV, 8 ; ll 361)

è cet aller-retour d’invitation permet d’imaginer le face-à-face. On pourrait même parler de bras de fer : « Donne-moi la main en gage » (l. 7) : Le Commandeur tend la main (et le bras) à DG.

- Leporello (Sganarelle) au milieu : du côté de son maître è voudrait l’empêcher d’accepter l’invitation (« Dites non ! » l. 4) ; puis se range du côté du Commandeur pour inciter son maître à se repentir (« Si ! » ; l. 19) ; puis s’écarte pour devenir le spectateur impuissant et terrifié de la mort horrible de son maître (ll. 34-37)

 

2)      Un échange rapide de répliques courtes

 

- on peut parler ici de stichomythies : successions de répliques courtes, de longueur quasi égale, entre deux personnages è indique un conflit, une tension. è1ère partie du texte (jsq l. 20)

- tension rendue plus forte par l’usage des répétitions (indiquant l’insistance), sublimant l’opposition et le face-à-face : ll. 11-20 : Repens-toi / Non (11-18) , puis juste Si / Non (répété plusieurs fois dans le chant, mais pas dans le texte)

- va jusqu’à l’insulte : « criminel » (l. 15)  vs « vieux bouffi » (l. 16)

è affrontement terrible, poussé au paroxysme, à la fois admirable et terrifiant : DG cherche à résister jusqu’au bout à la Force qui le terrasse : malgré le fait que ce soit « l’instant suprême » (l. 12) il défie la mort avec bravoure, même si ce dernier combat est sans issue : héroïque vaincu (déjà proche, en cela, du héros romantique à venir : seule face à des forces sublimes qui le terrassent, mais auxquelles il cherche malgré tout à résiste, avec l’énergie du désespoir).

 

3)      Des voix sur le même tempo, qui s’entremêlent par moment

 

- voix graves, empruntes de solennité : voix de basse noble pour le Commandeur, voix de barytons pour Leporello et Don Giovanni. Tous sont réunis sous le même tempo alors que les rythmes différent.

è Commandeur : voix de marbre, magistrale ; sombre, calme ; impose un rythme lent, impressionnant. Tragique, comme tendue vers l’avant (vers l’issue inéluctable), déroulant inexorablement un discours inspiré par une force supérieure (le Commandeur n’est que l’intermédiaire, l’exécutant d’une Justice Divine, qui se fait vengeresse puisque Don Giovanni refuse toute autre possibilité). Une fois qu’il n’est « plus temps » (pour DG de se repentir), ramplacé par un chœur : comme si la voie terrible se multipliait et se répandait pour occuper tout l’espace (sonore autant que visuel)

è Don Gionvanni : voix volubile, flamboyante ; rend compte, par son rythme, d’une certaine précipitation. Rappelle que DG est un être de fuite, toujours en mouvement, emporté par son impatience, d’une grande vitalité. Des ruptures de rythme : au moment où DG constate que la main du Commandeur est glacée (l. 10 ; presque parlé), puis une fois le supplice commencé (à partir de l. 24 ; plus rapide, comme saccadé)

è Leporello : voix également volubile, mais qui exprime la peur. Se mêle par moments à la voix  de Don Giovanni, puis du Commandeur, mais est comme écrasée par elles : sa peur est comme secondaire, presque insignifiante ; n’a pas sa place dans la lutte qui oppose les deux forces (inégales) en présence.

 

III / Une scène plus lyrique et tragique

 

1)      L’expression de la souffrance

- Don Giovanni exprime davantage sa souffrance que ses deux prédécesseurs : elle est d’abord morale (ll. 24-25) puis physique (ll. 26-27 puis ll. 30-33) è phrases exclamatives (= forte intensité émotive) et points de suspension (= essoufflement ? expire progressivement) + termes associés au registre pathétique  (« mon âme se déchire » (l. 30) ; « mes entrailles se tordent » (l. 31) ; « torture » (l. 32), « fureur » (l. 32), « enfer » (l. 33).

- La dernière réplique (pleine de compassion) de Leporello en ajoute encore dans le pathétique : « désespéré » (l. 34), « damné » (l. 35) , « plaintes » (l. 36)

- la violence de la souffrance, qui semble lui vriller l’âme est le corps, est également suggérée par les allitérations en [r]

- torture qui semble s’étendre dans la durée ; certes méritée, mais inhumaine, surhumaine. Don Juan meurt en véritable martyr : en tant que spectateur, on le plaint, on l’admire, plus que l’on approuve un châtiment aussi terrible. è tragédie : à la fois terreur et pitié.

- Là encore, la dernière image de DG est celle d’un héros (pré-) romantique, résistant jusqu’au bout aux forces gigantesques qui se déchaînent contre lui, lançant un ultime défi aux puissances terribles qui le terrassent.

 

2)      La représentation de la mort

- Comme chez Molina ou Molière, la mort est représentée : 1) par le bras vengeur du Commandeur, dont la main glaciale transmet un feu ardent ; 2) par un gouffre qui s’ouvre, par où Don Juan / Gionvanni « s’abîme » è chute aux Enfers spectaculaire et terrifiante (frappe les esprits). Le chœur « sous la terre » (l. 28)  y annonce « un supplice pire » (l. 29, puis l. 39)

- Comme chez Molina (plus que chez Molière), Leporello plaint sincèrement le supplice enduré par son maître. En cela, il représente plus le spectateur, fortement impressionné (« Comme cela me terrifie !... » (l. 37) ) que Sganarelle qui pleure surtout ses gages.

- Apparaissent à la fin des Furies : Divinités vengeresses de l’Antiquité grecque ; et, surtout, des femmes (= victimes de DG)

 

3)      Ce que la musique apporte à cette scène

- Au début de la scène, la musique (avec ses « coups de boutoir ») rappelle l’ouverture (même musique) ; musique de l’épouvante et du surnaturel. Le violon, grave, domine et s’emballe. La musique accompagnant les propos du Commandeur peut évoquer une marche funèbre. La voix d’outre-tombe de celui-ci chante toujours dans la même note, en la : effet terrifiant, car dissonances inévitables ; le tout accompagné d’une basse chromatique montante qui accentue l’effet de tension (la gravité monte en puissance, par degré).

- Une fois que le sort de DG en est jeté (« tu n’en as plus le temps »), tout s’accélère, le Commandeur laisse la place au Chœur, la musique lente (et comme pesante) du début, qui s’était déjà progressivement accélérée, devient un véritable allegro. Musique déchaînée, qui renvoie au Sturm und Drang germanique de l’époque (« Tempête et Passion » è mouvement pré-romantique où les sentiments sont exacerbés jusqu’à l’excès). Final spectaculaire destiné à frapper le spectateur. Mais de quoi, au juste, s’imprègne celui-ci ? D’une leçon morale (comme chez Tirso de Molina) ? D’un final ambigü (car Sganarelle nous fait encore rire avec ses gages, et que l’artifice du deus ex machina interroge ; la preuve, certains dévots ont attaqué Molière en lui disant : « Ne nous faites pas croire que vous condamnez l’impie, c’est une machine théâtrale qui le condamne ») ? Ou d’un final spectaculaire qui fait de Don Giovanni une admirable victime suscitant notre pitié, plutôt qu’une punition divine méritée pour DG et redoutée par tous ?

Les Romantiques approchent, qui vont faire de Don Juan un rebelle exemplaire, révolté contre le conformisme, contre une vie qui offre si peu de sens alors que l’on souhaiterait la rendre exaltante, contre une mort inévitable mais que l’on brave fièrement.

Par 1ère L - Publié dans : Dom Juan
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 21:13

TEXTE 1 :  Le Trompeur de Séville et l’invité de pierre  (1630)

Tirso de Molina (1583 – 1648)

 

è Qu’est-ce que Molière a repris de la pièce de Tirso de Molina ?

Qu’est-ce qu’il a modifié, ajouté ou supprimé

 

I / La mise en scène du châtiment

II / L’attitude de Don Juan

III / La leçon à tirer de cette fin

 

I / La mise en scène du châtiment

 

1)                 Ce que Molière a repris de Tirso de Molina : 

 

- la trame dramatique : la statue du Commandeur sur le tombeau ( è DJ III, 5 ; pp 110-111), que DJ invite à dîner ( è DJ III,5 ; pp 111-112). Le Commandeur  /Don Gonzalo rend visite à DJ ( è DJ, IV, 7-8 ; pp 127-128) , puis cet au tour de DJ de lui rendre la pareille ( BS III, 20 è DJ V , 6 ; p 151)

- Ds les 2 cas, tout de suite après avoir donné la main au Commandeur, DJ va s’écrier qu’il brûle : par 2 x chez Molina (« Je brûle ! » (l. 23) puis « Ah ! je brûle, je m’embrase, je suis mort ! » (l.30) gradation (rapide et efficace) ; propos confirmé par la didascalie (l. 31) èDJ :  Propos + long, + descriptif, chz Molière : « Un  feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah ! » (ll 235-236)

- Une chute spectaculaire (nécessitant machines et fosse aménagée dans les 2 cas) : « Le sépulcre s’entrouve et engloutit don Juan et la Statue » (ll. 36-37) ms DJ était mort auparavant (l. 31) è DJ : ll 236-239 : effet + spectaculaire chz Molière : tonnerre, grands éclairs, grands feux (d’artifice) ; mais là aussi « la terre s’ouvre et l’abîme » (= le plonge dans l’abîme)

 

2)      Les différences :

 

- La scène est plus courte chez Molière : DJ meurt avant de manger. Chez Molina, le souper est détaillé et impressionne vivement : « on sert des scorpions, des vipères, du vinaigre » (chapeau) puis un « ragoût (…) d’ongles noirs » (ll. 14-15)  è évoque la sorcellerie.

- Ds BS, DJ va jusqu’au bout de son repas (mise en scène = peut prendre un certain temps) : « J’ai fini de souper, qu’on desserve la table » (l. 17)

- ce repas répugnant est accompagné d’un chant prophétique (annonce les propos à venir du Commandeur) : ll 2-5 pr le 1er couplet ; ll 10-13 pr le 2ème. 2 x « On chante » (l. 1 et l. 9) è « On » pronom indéfini = on ne sait pas qui chante (cf chapeau : « Un chant se fait entendre » ) è voix off ; mais pour quel timbre de voix ? (sépulcrale ? grave ? Féminine ou masculine ? vraisemblablement, un chœur, comme dans les tragédies grecques) quel volume ? (vraisemblablement, fort). Catalinon,  le serviteur comprend de suite que ce chant s’adresse à exu (ll 6-7), tandis que DJ n’y prête pas attention mais ressent « un froid glacial » (l. 8) entre les 2 couplets ; c’est plus tard qu’il aura chaud, cette fois è évocation (tactile) de l’Enfer ?

 

 è è  Bcp de similitudes, mais une scène moins longue : Molière a raccourci, resserré l’action, pour mieux précipiter DJ vers une mort subite, surprenante et saisissante, même si elle était annoncée. Molina développe le caractère exotique et spectaculaire ; Molière maintient le spectaculaire, mais vise à l’efficacité.

 

II / L’attitude de Don Juan

 

 1) Une attitude courageuse (voire téméraire)  dans les 2 cas :

- a accepté l’invitation sans aucune hésitation (DJ , IV, sc 8 : « Stat – En aurez-vous le courage ?  /  DJ – Oui, j’irai, accompagné du seul Sganarelle » ; ll. 357 – 358)

-  donne sa main à la statue sans aucune hésitation encore : DJ « St – Donnez-moi la main. / DJ – La voilà. » ll. 230-231 ;  BS : « DG – Donne-moi la main. N’aie pas peur. / DJ – Moi, peur (il lui tend la main) » (ll. 18-19)

- semble pousser par la curiosité (surtout chez Molière) : « Où faut-il aller ? » (l. 229) ; « Je veux voir ce que c’est » (V, sc 5 ; ll. 214-215)

- déterminé : Molière : va de l’avant, sans que rien ne l’arrête (cf vbs d’action : « suis-moi » (l. 226) ; « aller » (l. 229) ; Molina : dîne (comme promis) et continue de donner des ordres (è pense encore avoir le contrôle de la situation) : « J’ai fini de souper, qu’on desserve la table. » (l. 17)

 

2) néanmoins, des différences notables (liées à la longueur de la scène)

- avant d’avoir donné la main : BS : mange (statique) ; DJ : avance jusqu’à la statue (en mouvement, de l’avant)

- après, surtout : chez Molina (a) : 4 répliques ; chez Molière (b) : 1 seule

           

è a) répétition (3 x) de « brûle » : s’étend ds la durée  + gradation : « ton feu me brûle !» (l. 19) è« Je brûle ! » (l.23) (tente encore de se dégager, de résister ; se fait menaçant) è« Ah ! je brûle, je m’embrasse, je suis mort ! » (ll. 29-30)  (impression que les événements se précipite : parallélisme et rythme ternaire + gradation + passage du présent au Passé Composé (tps accompli))

            è b) Chz Molière, seule n’est retenue que cette dernière réplique, un peu + développée (ll. 235-236) : description + précise. 

           

è a) entre-temps, le DJ de Molina exprime différentes réactions : 1) Il ordonne (« Ne me retiens pas ! ») ; 2) Il menace (de tuer une statue !... è menace dérisoire , désespérée (ll. 23-24) ; 3) Il tente de se justifier, s’excuser, à rejeter la faute sur autrui (ll 24-25) ; 4) Il est prêt à se repentir et se fait suppliant (l. 27) è finalement lâche, face au moment ultime.

            è b) Pas de repentir, avec le DJ de Molière : ll 225-226. Celui-ci n’en a pas le temps (è intérêt de raccourcir la scène). Déjà l’homme du « Non » (l. 219 en V,5 ; l. 225 en V, 6) (mais pas autant que le Don Giovani de Da Ponte.

 

3) Un exemple de modification / récupération d’un « motif » : Chez Molière, DJ ne cherche pas à frapper la statue de son épée (cf BS ll 23-24), mais il avait tenté de le faire dans la scène précédente avec le spectre : « je veux éprouver avec mon épée si c’est un corps ou un esprit. / (Le spectre s’envole dans le temps que Don Juan le veut frapper. » (ll. 220-222)

 

è è Là encore, la scène étant plus courte, la mort plus précipitée, le DJ de Molière n’a pas le temps d’émettre le moindre repentir. Son caractère semble plus affermi : garde sa dignité, sa posture de défi face à l’apparition merveilleuse et divine annonçant et représentant la Mort. Vaincu admirable. Celui de Molina l’est moins. (Mais cela a été le cas dans toute la pièce).

 

 

III / La leçon à tirer de cette fin

 

1) Un Don Juan plus immoral chez Molina (a) , plus amoral chez Molière (b) :

- a) (cf chapeau) : a tué le Commandeur, Don Gonzalo, qui cherchait à défendre sa fille (et son honneur) face à un véritable viol è violeur et criminel ; n’éprouve aucun remords.

- b) On sait que DJ a tué le Commandeur « il y a six mois » (I, 2 ; ll. 219-220 et III, 5 ; ll. 357-358), mais on ne sait jamais pourquoi ; figure du Commandeur plus dévalorisée (mais par DJ lui-même (III, 5 ; ll. 375-379) : homme avare de son vivant, vaniteux jusqu’après sa mort ; ce que Sg ne contredit pas ; juste III, 5 : « Cela n’est pas civil, d’aller voir un homme que vous avez tué. » (ll. 365-366) )

 

è DJ (a) commet deux actes contraires à toute morale : n’a aucune morale ; n’a rien de sympathique, de positif, aux yeux du spectateur. On le voit tuer Don Gonzalo, pour se sauver d’une situation déshonorante dans laquelle il s’est mis : DG ne méritait pas de mourir.

è DJ (b) rejette la morale, repousse les discours moralisateurs de Sg, mais : 1) s’il séduit, au moins il ne viole pas : use de sa ruse, pas de sa force ; 2) même s’il continue de provoquer le mort avec cynisme (ce qui n’est pas « civil) , au moins on ne sait pas pourquoi il a tué le Commandeur (la raison était peut-être plus « valable » ; duel légitime ?...)

3) en revanche, son attitude acte III scène 3 le « rachète » ; et son propos à la fin de la scène précédente indique chez lui une certaine morale : « Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté » (III, 2 ; ll ll 165-166) è code de l’honneur aristocratique, quand la nécessité se présente (III, 5 ; ll. 174-175) ; forme de générosité mise en valeur par Don Carlos (III, 3 ; ll. 170-172)

 

2) Les propos du Commandeur :

a) visée clairement didactique : propos solennels : ll 20-22 + ll. 34-35 avec reprise d’un même propos (leitmotiv – présent de vérité générale – maxime) : « chacun paiera selon ses actes. » ; comme en écho au chant précédent (ll. 4-5)

La parole divine, immuable, s’exprime et prend forme à travers le Commandeur. La mais tendue n’est pas secourable (ce n’est plus le temps du pardon et de la charité ; l. 28) mais vengeresse : elle transmet la mort (par le feu purificateur + avant-goût de l’Enfer (l. 20)). La punition est méritée.

Dans son propos, le Commandeur passe du cas particulier de DJ (« tes fautes » (l. 21) ; « que tu les expies » (ll. 21-22) au cas général : « Telle est sa loi : chacun paiera selon ses actes » (l. 22) »

b) Chez Molière, les propos du Commandeur sont assez proches. Maxime exprimée immédiatement au présent de vérité générale : « l’endurcissement au péché traîne une mort funeste (…) «  (ll. 232-234). Mais : Sg a tenu ses mêmes propos durant toute la pièce, et DJ les a tournés en ridicule. Doit-on prendre ses propos au 1er degré (visée didactique et moraliste) ou les trouver trop emphatiques (visée satirique : il faut un miracle pour que la morale triomphe) ?

Pour un spectateur moderne, qui a pris ses distances avec la religion (et la morale ?...), ils résonnent étrangement (= un peu ridicules). Plus (ou autant ?) sans doute que ceux que tient Don Gonzalo chez Tirso de Molina.

 

3) La conclusion du serviteur

- Catalinon : intervient plus souvent dans la scène (ll. 6-7 ; l. 14 ; l. 16 ; ll. 32-33 ; ll. 39-44) : comprend tout de suite que le chant s’adresse à eux et sait en tirer la conclusion qui convient (ll. 6-7) ; reste discret, et sait garder une attitude convenable face à la présence divine (crainte et respect) è pas ridicule ; craint pour lui (ll. 32-33 ; ll 40-44) mais est épargné : « chacun paiera selon ses actes » : DJ paie, pas son valet è 2 cas de figures opposés (permet de renforcer la leçon) ; mais pense également à son maître et au père de celui-ci : fait preuve de charité et de compassion.

- Sganarelle : se plaint, lui aussi. Semble faire un bilan moral (ll. 240-244), se dit affligé (ll. 243-244). Mais la célèbre expression « Mes gages ! mes gages ! » (supprimée par la censure ; mais présent lors de la création et signalé entre crochets dans les éditions modernes) donne à son propos un tout autre sens : ce n’est plus la charité chrétienne qui s’exprime, mais l’intérêt matérialiste (sordide et réducteur) : Sg n’est plus le valet fidèle qui pleure son maître, mais l’employé frustré qui réclame son salaire. Jusqu’au bout, le double propos demeure, dans la pièce de Molière :

1) au 1er degré : un propos emprunt de spiritualité (mais exprimée naïvement, ou avec emphase ; associé à la superstition ridicule ou au miracle invraisemblable)

2) au 2nd degré : un propos inspiré par le matérialisme et le rationalisme (+ ironique ; critique, cynique ; mais aussi plus réaliste et désenchanté : il n’y a pas de morale ; on gagne plus à tromper les gens qu’à les respecter, tant que l’honneur est sauf (le paraître l’emporte sur l’être profond).

Si Dieu n’existe pas, la crainte de Dieu se dissipe avec lui, et dans ce cas, la morale n’a plus de sens, ni d’utilité. Si la seule punition est la réprobation verbale (de Done Elvire , Don Carlos ou Don Louis), mieux vaut en rire que pleurer le sort des victimes. Si, au théâtre, DJ est vaincu par un miracle (« deus ex machina »), dans la « vraie vie », il triomphe : son mythe est connu de tous et sa gloire n’est pas prête de s’éteindre.

 

 

è Le châtiment de Don Juan a valeur d’exemple et il doit frapper les esprits (au XVIIe siècle, encore plus fortement marqué par la religion en Espagne qu’en France). Mais si la portée didactique est évidente chez Tirso de Molina, chez Molière, l’ambiguïté demeure, à cause de la présence du registre comique, porté jusqu’au bout (malgré lui, sans doute) par Sganarelle et par une subtile utilisation des caractéristiques mêmes du baroque : faut-il rire, faut-il pleurer ? jusqu’au bout, les émotions perçues sont inconstantes, les sentiments de spectateur indécis.

 

 

El Burlador   =   le trompeur, l’abuseur, le mystificateur (= le fourbe)

 

Par 1ère L - Publié dans : Dom Juan
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 21:11

Dom Juan de Molière : Lecture Analytique 5

Acte V  Scènes 4-5-6 : 

è Un dénouement baroque et ambigu

 

è I / Un mélange des registres

 

è II / Un dénouement spectaculaire (mise en scène baroque) => impressionner le spectateur

 

è III / Une leçon ambiguë

 

 

è I / I - un mélange des registres

 

            a) Dénouementtragique :

 

- Fatalité :nouveauxavertissementsdeSgàproposdel'issuefunesteinéluctable :(1ère réplique de la sc 4) D.J. = personnage tragique qui affronte sa destinée. Sentence de la statue, dans sa dernière réplique, ressemble à un jugement (présent de vérité générale)

 

- Figures du surnaturel,interventionsdivine, forces qui dépassent le héros :

Dénouement (deus ex machina ) chrétien (Surnaturel chrétien, représentation chrétienne de lenfer). Il sagit avant tout dun châtiment. Démesure de sa mort en rapport avec la démesure de sa vie.

 

- Présence de la mort,souffrance :

=> pourDJ :ponctuation expressive qui exprime la douleur danssadernièreréplique ; champ lexical de la souffrance liée au feu, à l'enfer :« un feu invisible me brûle »,« moncorpsestunbrasierardent ». A mettre en parallèle avec la mise en scène pyrotechnique.

=> pourSganarelle : désormais seul, abandonné. « Il n'y a que moi seul de malheureux » => ambiguité. « Ah mes gages » n'est pas présente dans tous les manuscrits. Peut-être Sg regrette-t-il la mort de son maître...

 

         b)Dénouementcomique :

 

- Grâce au personnagedesganarelle

Lâcheté du pers tout au long de la scène, superstitieux, impressionnable (contraste avec DJ) : nombreuses interjections, cris répétés  (« Ah! »)

Sa dernière réplique = registre comique, contraste entre le caractère grandiose du châtiment et les considérationsmatériellesdeSG(nesepréoccupequedesonsalaire)

 

- Grâce à l'apparentefinheureuseetmorale : «voilà par sa mort un chacun satisfait », toutlemondeestcontent »commedansunevraiecomédie (vocabulaire de la joie). Enumération (= rappel de ce qui précède, récapitulatif, bilan) detouteslesvictimes qui marque la fin de l'histoire

 

è II / Un dénouement spectaculaire (mise en scène baroque)

=> cherche à impressionner le spectateur

 

            a) Dénouementd'unegrandeintensitédramatique,mouvementé

 

Verbes de mouvement concernant les déplacements de DJ :  « suis-moi », «  faut-il aller ? »,« ilesttombé »

Transformation rapide des figures surnaturelles (mouvement, changement) : « le spectre change de figure », « s'envole, dans le temps que DJ le veut frapper, la Terre s'ouvre et l'abîme ».

 

Beaucoup d'évènements se déroulent en un temps très court, en 3 temps :

-         D.J.faceàun« spectreenfemmevoilée » (italique pour attirer l'attention du lecteur) = ultime avertissement.Spectre=remords,culpabilité.Lafemme=ElvireoumêmeincarneraittouteslesvictimesfémininesdeD.J.?

Ce spectre se transforme et « représenteleTempsavecsafauxàlamain » : Allégorie du temps. D.J. est-il celui qui vit dans linstant, qui incarne le temporel face à léternel ?

-         D.J.faceàlastatueducommandeur= la main de Dieu

-         Epilogue=lesproposdeSg.

 

         b)Pièceàmachines :nombreux« effetsspéciaux »

 

Figures surnaturelles, irruption du fantastique :fantômequisetransformeenfemme,personnificationd'unestatue(quibougeetparle)

Didascalies :« lespectresetransformeets'envole »,« letonnerretombeavecungrandbruitetdegrandséclairssurDJ ;laterres'ouvreetl'abîme ;etilsortdegrandsfeuxdel'endroitilesttombé »=>spectacle pyrotechnique avec des trappes, des rouages. Les sens sont sollicités : la vue, l'ouie. Le spectateur en prend plein les yeux, éblouissant. Démesurebaroque.

 

III – Uneleçonambiguë

 

         a)Surquoiportelechâtiment ? :

 

Est-ce le faux dévot, le faux repenti qui est condamné (allusion aux hypocrites, faux dévots, Tartuffes que Molière avait déjà attaqués dans sa pièce précédente) : cf les 1ères répliques de l'extrait DJ répète « le Ciel »,l'invoquepouressayerdesortirdupétrinilsetrouve :moqueries,hypocrisie.

 

Ou est-ce le libertin ? Celui qui ment et manipule les hommes comme les femmes, celui qui défie toutes les autorités, les figures du père (Dieu, père biologique) et les règles de la société ?

 

         b)Cedénouementcondamne-t-ilréellementlelibertinDJ ?

 

Dignité, courage de DJ face à la mort, défi, révolté (mis en exergue, en valeur par la lâcheté de Sg et la mise en scène spectaculaire) => DJ apparaît admirable. Héros ?

Répétition de négations :« non,non,rienn'estcapable »,« non,non,ilneserapasdit ».Nie jusqu’au bout l'existence de Dieu. Fidèle à ses principes matérialistes, cherche une explication rationnelle en tirant son épée : « je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit ». Verbe de volonté associé à la 1ère pers montre sa révolte (et son obstination ?) jusqu'au bout.

Clémence du ciel refusée par D.J., fidèle à lui même : lépée = la révolte. DJ cherche une dimension humaine à lapparition.

Dernière réplique = volonté de vivre comme si rien ne sétait produit. En même temps peut être interprété, comme un suicide, une marche assumée, consciente vers la mort.

Regrets de Sg : DJ n'était peut-être pas si monstrueux (cf le portrait de son maître lors de la 1ère scène de la pièce), et peut-être même était-ce un bon maître...

Par 1ère L - Publié dans : Dom Juan
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