Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 12:02

 De l'esclavage des nègres est un extrait de De l'Esprit des Lois, traité de sociologie politique que Montesquieu publie en 1748, et dans lequel il tente d'analyser comment le climat, les mœurs, l'économie, les lois ... ont influé sur les différents régimes politiques qui se sont succédés dans l'Histoire.
     L'auteur, grand savant et philosophe du siècle des Lumières, fut aussi magistrat à Bordeaux, mais il est surtout connu pour des ouvrages tels que De l'Esprit des Lois ou Les Lettres Persanes, qui ont éveillé l'esprit critique des hommes du XVIIIe siècle.
     Dans cet extrait du livre 15, l'auteur feint d'être l'avocat de l'esclavage des noirs.
     Il propose ainsi en neuf paragraphes bien séparés, neuf arguments. Cependant une lecture plus attentive permet de distinguer quelques vices de forme dans le raisonnement proposé.

 

 

ANNONCE DES AXES

Puisqu'une lecture attentive du texte nous montre que Montesquieu veut, en fait, prendre à contre-pied la thèse esclavagiste, notre projet de lecture méthodique sera de montrer quelle stratégie il adopte pour atteindre son objectif.
Nous le verrons en 2 axes :
1- Le passage = un réquisitoire qui prend la forme d'un plaidoyer
2- Comment l'auteur rend son discours encore plus efficace en utilisant différents procédés rhétoriques qui montrent sa maîtrise du pamphlet.

ETUDE

I- UN REQUISITOIRE EN FORME DE PLAIDOYER

1. Etude de la structure du texte

1er paragraphe : présentation de la situation de communication.
N.B. : fait que Montesquieu présente celle-ci sous forme d'hypothèse :
Si + imparfait + conditionnel = entretient une ambiguïté puisque cette tournure peut exprimer à la fois le potentiel (pour l'adversaire) et l'irréel (pour le lecteur).
OBJECTIF : donner le signal que ce texte est à lire comme une pure hypothèse et que le plaidoyer annoncé est en fait un réquisitoire : ce qu’il feint de défendre, il le dénonce

Paragraphes suivants : Dans la logique de ce qui est annoncé, il développe en neuf parties, les arguments du pseudo-plaidoyer, dont on peut identifier la nature :

  • 2 arguments historiques et économiques situant le problème au niveau du travail ->  premier paragraphe
  • 2 arguments d'ordre racial (ll.6-9) -> 2 paragraphes suivants
  • 2 arguments fondés sur un raisonnement par analogie liés à la sagesse des nations (ll.10-15) -> 2 paragraphes suivants
  • 1 argument sociologique (ll.16-18) -> paragraphe suivant
  • 2 arguments religieux et politiques faisant culminer la thèse des esclavagistes et l'indignation de Montesquieu -> 2 derniers paragraphes

 

2. Chaque argument des esclavagistes se détruit lui-même

 

- Systématiquement composé de 2 parties qui se contredisent l’une l’autre, jusqu’à l’absurde.

è met en évidence la présence de préjugés ethnocentriques (grotesques) : ll 6-7 (« nez écrasé » = « impossible de les plaindre » ; « âme » / « corps tout noir »)

                        è la réf à Dieu (l 8) et l’argument contestable qui l’accompagne témoigne moins d’un propos empli de spiritualité que de superstition obscurantiste.

- parfois sous-entendus lourds de sens : l. 3 = véritable dénonciation d’un génocide, mais l’argument semble ici secondaire ; il va de soi.

TRANSITION

On voit donc que la stratégie utilisée consiste à démonter de l'intérieur chaque argument des esclavagistes en montrant son ineptie. Reste qu'en parallèle, Montesquieu maîtrise aussi parfaitement tous les outils rhétoriques.

II- LA MAITRISE DU PAMPHLET
(Pamphlet = cour extrait satirique qui attaque avec violence les institutions)

1. L'usage de l'antiphrase

Omniprésente : ex : « les nègres n’ont pas le sens commun » (16) , « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes » (19)  è on ne peut comprendre que c’est une anti-phrase qu’en reliant le propos au reste de la phrase è importance ducontexte.

2. La juxtaposition de petits paragraphes incisifs

Avantage : On peut passer sans transition d'un domaine à l'autre et donc accumuler en un minimum de temps différents arguments décisifs.

Ex : entre l'argument 6 et 7 : d'un raisonnement par analogie basé sur une perception gratuite des Egyptiens, on passe à une réflexion qui paraît venir d'une conversation entre mondains (l.16-18), ce qui permet à Montesquieu d'égratigner au passage la passion des nations civilisées pour l'or et de rappeler que, dans la traite des nègres, le troc se fait contre de la verroterie, et donc constitue un vol.

3. Des traits de bouffonnerie ou de burlesque

Ils apparaissent dans la présentation comme d'irréfutables arguments qui ne résistent pas à l'analyse.
Ex : Le rapport entre la couleur de la peau et l'essence de l'âme (ll. 8-9)
Ex : Les affirmations péremptoires par rapport au symbolisme des couleurs (ironie dans l'emploi de la tournure emphatique " d'une si grande conséquence ") (l.13-15)

4. L'utilisation habile de deux raisonnements par l'absurde   (2 derniers arguments)

l.21-23, Montesquieu prête aux esclavagistes le raisonnement suivant :
-> Les chrétiens doivent traiter tous les hommes en frère ;  -> Or nous ne traitons pas les noirs comme nos frères  -> Donc les noirs ne sont pas des hommes
Ce qui conduit le lecteur à une conclusion diamétralement opposée : -> Donc nous ne sommes pas de vrais chrétiens

l.24-25, même principe
-> Les princes d'Europe font beaucoup de conventions inutiles
 -> Or ils n'en font pas en faveur des esclaves
  -> Donc c'est qu'il n'y a pas lieu d'en faire
(Lecteur : Donc les princes d'Europe sont sans cœur)

III / Une stratégie d’une grande efficacité

Texte très célèbre è marque les esprits

- Perturbant, quand on le lit pour la 1ère fois (ou trop vite) : certains arg (faussement) pro-esclavagistes sont choquants : ll 6-7 ; 8-9

- D’emblée, alors qu’on annonce qu’on va défendre l’esclavagisme (« soutenir le droit » ; l 1), on le dénonce durement (è accusation de génocide , l 3) mais avec une fausse désinvolture.

è cf expressions de l’évidence et de la nécessité : « impossible » (7 et 19) ; « si naturel » (10) ; « une preuve » (16).

- Derrière l’apparence d’un raisonnement logique (èconvaincre ?) , mais en fait absurde, ds ts les sens du terme, surgissent sentiments et émotions (è persuader), surtout à la fin : « hommes » (19 ; 20) / « chrétiens » (21) ; « miséricordes » (24) , « pitié » (25)

- les accusations se font à la fois discrètes et virulentes : dès le début (l 3) ; encore à la fin : « nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens » (20-21) ; « princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles » (24)

- Brièveté des paragraphes è efficacité du propos : va à l’essentiel , laisse au lecteur le soin de compléter / déduire / approfondir.

- mais risque que le lecteur « peu attentif » comprenne de travers



CONCLUSION

Chaque argument de cette "plaidoirie " repose sur un argument vicié qui le rend inopérant, et ceci permet à Montesquieu de dénoncer différentes manières l'esclavage :

  • La mauvaise foi
  • Le détournement de la religion
  • L'égoïsme, le cynisme
  • La présentation comme sure d'arguments douteux

De l'Esclavage des nègres est brillant dans sa forme, il est aussi généreux et clairvoyant dans son ironie. Mais il faudra cependant attendre 1848 pour que l'esclavage soit définitivement aboli en France !.

 

  Une argumentation efficace (une fois qu’on en a perçu toute l’ironie)

 

I/ Un réquisitoire en forme de plaidoyer 

 

II / Un pamphlet où l’ironie est omniprésente

 

III / Une stratégie d’une grande efficacité

 

Par 1ère L - Publié dans : LA Argumentation
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