Dom Juan de Molière : Lecture Analytique n° 1
Acte I Scène 2
Apparition d’un personnage haut en couleur, qui expose ses principales idées à travers un éloge
paradoxal
I / Une scène d’exposition
II / Un héros
baroque ? (éloge de l’inconstance)
III / Une scène baroque
(de l’inconstance des registres employés)
I / Une
scène d’exposition
( C’est surtout le personnage éponyme lui-même qui est « exposé » dans le passage qui nous intéresse. Mais rien n’interdit d’élargir notre perspective d’étude aux scènes 2 et 1, afin de
mieux aborder la tirade de DJ : qu’est-ce qui la justifie ? Dans quel contexte est-elle produite ?)
- 1) Ce que la scène 2 (et la scène 1) nous révèle(nt) du lieu, du temps, de l’intrigue
* TEMPS :scène 1 : (« Reprenons un peu notre discours » (p 25 ; l 13) = suppose que la discussion a commencé
avant le début de la pièce) ; DJ a fui Dona Elvire après leur mariage, et celle-ci le recherche (ll 14-17 + l 38)
+ scène 2 : « ce Commandeur que vous tuâtes il y a six mois » (l 220 ; p 35)
*LIEU« Sicile »
(didascalie avant pièce ; p 24) ; sc 2 : « en cette ville » (l 19 p 26 et l 218 ; p 35)
+ DJ instable, toujours en mouvement : Sg je « connais votre cœur pour le plus grand coureur du monde (…) et n’aime guère à demeurer en
place. » (ll 110-112) ; DJ « La beauté me ravit partoutoù je la trouve » (l 135 ; p 31) ; « je souhaiterais qu’il y eût d’autres
mondes » (l 163) laisse entrevoir l’absence d’unité de lieu (= contraire à la règle du th
classique) : DJ n’arrête pas de bouger ; les lieux vont changer à chaque acte (intérieur ./ extérieur ; plage, forêt, etc)
* INTRIGUE :
1) scène 1 : DJ a fui Dona Elvire (ll14-17), malgré leur mariage (l 38) ; mais il n’en est pas à son 1er mariage (ll 65-67 ; ll 180-181)
2) scène 2 : « un autre objet a chassé Elvire de ma pensée » (l 108) + expose la situation (après le passage qui nous intéresse) ll
229-245 : s’est entiché d’une jeune fiancée qu’il veut enlever sur mer, au moyen d’une barque.
- 2) La relation maître et valet
- Sg aime imiter son maître (sc 1 éloge paradoxal : le tabac)
- se plaint auprès de son ami Gusman (1er degré ou non ?...) : « la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes
sentiments et me réduit d’applaudir » (ll 79-80) se vérifiera ds la sc 2 : cf ll 203 et 208 Sg feint de parler à « un autre » maître, par peur de DJ.
- C’est DJ qui mène le dialogue : Sg ne peut parler librement que sur autorisation (ll 120-121) ; ms 1 phrase de reproche lui vaut une tirade (ll
122-124 vs ll 125-164) ; un 2nd reproche lui vaut une fin de non recevoir : « Maître sot » (l 192) + « je n’aime pas les
faiseurs de remontrances » (l 193). ; DJ lui coupe parfois la parole (ll 186-187)
- Sg ne peut poursuivre la conversat° « libre » que par un moyen détourné.
la liberté d’expression que lui accorde DJ est relative ; ce dernier aime ê admirer par son valet et le provoquer Sg fonctionne comme un miroir de DJ (+ qu’un dbl)
- 3) L’apparition d’un personnage attendu représentation
- annoncé dès le titre et présenté (de façon subjective) dans la scène précédente
enjeu de la scène + point de vue du spectateur (costume, ton et façon d’être du personnage)
« Un grand seigneur méchant homme »(Sg, l 77, p 28)
- Cf photos : p 30 : mes Bennon Besson (Créteil 1987) : Carlo
Brandt – Philippe Avron Sg en livrée, collerette, tête rentrée dans les épaules, air benêt (commedia dell arte) - DJ : costume typique
des petits marquis précieux et ridicules, surchargé jsq caricature + geste maniéré + couleurs vives (rubans rouges + perruque rousse)
p 37 : mes Roger Planchon (Odéon 1980) : Philippe Avron – Gérard Desarthe costumes sombres,
non datés ; Sg : guenilles ? + besace (vagabond, pauvre) ; DJ : romantique ténébreux
p 37 : mes Georges Descrières (Mouffetard 1987) : Galabru – Descrières costumes modernes,
blancs, identiques, plutôt mafieux (cf cigares ; 1 chacun)
Les déplacements, les gestes et attitudes, le ton, les vêtements, etc indiquent d’emblée les choix du metteur en scène pour représenter le
personnage : maniéré, cynique, jeune tête folle (Julie Brochen) ou homme d’expérience (Michel Picolli ds la mes de Marcel Bluwal). Seule certitude (et encore …) : son aspect extérieur
doit, lui aussi, être séduisant.
II / Un héros baroque ? (éloge de l’inconstance)
cf diff Tartuffe : annoncé dès le début, présenté par les autres personnages (pt de vue très divers) mais n’arrive sur
scène qu’à l’acte III)
- 1) Du portrait à l’autoportrait texte théâtral
ce que la tirade de DJ nous apprend de lui ( à comparer avec ce que Sg en a dit dans la scène 1)
- portrait de DJ (en son absence) par Sg : « ébauche du personnage » (l 72) : « le + gd scélérat que la terre ait jamais porté » (ll 57-58) ; « ne croit ni Ciel, ni enfer » (l 59) ; « pourceau d’Épicure » (l
60) ; « ferme l’oreille à toutes les remontrances qu’on lui peut faire » (ll 61-62) ; « épouseur à toutes mains » (l 67) ; « gd seigneur méchant homme » (l 77)
« il faut que le courroux du Ciel l’accable quelque
jour » (l 74) Sg prophétise.
- la tirade de DJ (sc 2) fonctionne comme un auto-portrait (le « je » n’y apparaît pas tout de suite ; commence par « on »
+ général démarche déductive : commence par la thèse (« la constance n’est bonne que pour les
ridicules » (l 131) puis l’applique à son propre exemple : « Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve » (ll 134-135).
DJ déjà (et d’emblée) libertin « à la mode du XVIIIe s » : séducteur sans morale : « tout le
plaisir de l’amour est dans le changement » (ll 144-145) ; « rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne » (157-158) ; jouisseur
(« l’impétuosité de mes désirs » (161) épicurien et conquérant (l 159 ; réf à Alexandre (l 162)
- 2) Une tirade d’une séduisante virtuosité
cf début de La Place Royale
de Corneille : éloge de l’inconstance, mais par une femme (Philis ; vs Angélique, adepte de la fidélité (qui en sera mal récompensée)
- disc brillant qui reprend plusieurs thèmes de l’est baroque : le mouvement, la variété, le langage de l’amour et l’amour du langage (amplification ; exubérance), la liberté (face aux
règles ; jusque dans les mœurs), une énergie jubilatoire et communicative.
- éloge paradoxal à la fois séduisant et convaincant : éloge inattendu, contraire à l’opinion courante (= fidélité en amour) ; ex : « l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres » (137-138) à l’en croire,
c’est l’infidélité qui serait nuisible à l’âme !...
- utilise plusieurs procédés oratoires :
rythme ternaire (ll 125 à 128 ; 128 à 130)
opposition de l’un et du multiple (ll 133 et 136 à 142)
métaphore filée de la conquête : qqs exs : « combattre » (147), « rendre les armes »
(149), « vaincre » (150), « conquête » (156), « conquérants » (159), « de victoire en victoire » (159-160) ; « Alexandre » (162), etc
oxymore : « douce violence » (136)
métonymie (récurrente) beauté / cœur : 132, 135 et 146
emphase de la comparaison avec Alexandre + expansion rythmique de la phrase (160-164)
amplification rythmique + longueur de la phrase ll 145-152
+ rupture avec la phrase suivante introduite par le « Mais » (ll 152-157)
Tour de force virtuose + proche de la mise en abyme (fréquente dans le baroque) : en même temps qu’il parle de séduction, DJ cherche à séduire
par son discours cf réactions de Sg (l 165 ; ll 166-167 ; ll 169-174) ; il manipule son auditoire (Sg, les femmes, les spectateurs
penser à la double énonciation)
- 3) Ambiguïté du personnage : fascinant = attirant ou repoussant (ou les 2 ?)
- Annoncé comme un monstre cynique et cruel
- Avant tout séduisant, désinvolte et léger, brillant et d’un enthousiasme communicatif. Tourbillon de vie qui emporte tout sur son passage, bravant à la fois le Ciel (lois
religieuses / morales), les règles de l’ordre établi (lois sociales) et la Mort (lois naturelles)
- mais inverse sciemment les valeurs morales : décrit négativement l’idéal de l’amour courtois (fidélité, constance) (ll 136-143) ;
cherche à vaincre « doucement » (151) « l’innocente pudeur d’une âme» (148), mais, après avoir vaincu, abandonne à son sort l’objet (126) de son plaisir éphémère ( cf scène suivante avec Dona Elvire) : il y a quelque chose de cruel derrière l’apparente douceur …
III / Une scène baroque (de l’inconstance des registres employés)
-
Entre le comique et le tragique
- comique : Sg (sa peur, ses pitreries supposées dans le jeu ; le contraste entre ce qu’il dit en sc 1 et comment il agit en sc 2) ; la relation maître / valet ;
l’enthousiasme débordant de DJ,au cœur léger (pour qui tout n’est qu’un jeu : se déguise à travers ses mots séducteurs)
- tragique : la prophétie de Sg (l. 191 + ll 211-213) ; les références au « Ciel » ; le fait que DJ soit noble et utilise un niveau de langue soutenu (= pers rencontré +
svt ds les tragédies)
-
Un moraliste maladroit (et comique)
Sg n’ose pas trop parler, ou ne sait que dire, ou se fait couper la parole par DJ. Pour finir, il doit faire semblant de parler à un autre maître que le sien ( situation plaisante ; comique de situation)
-
L’immoralisme triomphant ?
Le discours de DJ est plus efficace (+ charmant ; mieux construit) que celui de son valet. Il inverse à loisir les valeurs morales traditionnelles. Il se joue de tous, de tout, même du Ciel.
Se délecte autant des femmes que des mots. Et se présente en vainqueur sûr de lui et de son pouvoir ensorcelant.
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